
« Il faut garder cet enfant irresponsable et créateur en nous » répète t-il à l’envie dans les nombreux interviews qu’il donne depuis quelques mois, et la reconnaissance conférée par l’Académie Nobel avec le Prix de Littérature. Cet enfant silencieux, Orhan Pamuk l’a fait grandir en lui pour inventer un monde imaginaire d’une étonnante richesse, partagé par de multiples lecteurs à travers le monde.
L’écrivain turc, originaire d’Istanbul, a peint au fil de ses romans des images de sa ville, de son pays. Il est ainsi devenu un formidable révélateur de la cité du Bosphore. Son écriture, très visuelle, est souvent structurée à la manière de séquences de cinéma. On passe d’un personnage à un autre comme le ferait une caméra, poursuivant les diverses histoires racontées en parallèle. Orhan Pamuk, le gosse solitaire pour qui « la rêverie est une bizarrerie propre à sa personne », ravive d’une manière nostalgique des scènes de sa ville héritées de l’empire écroulé. Dans sa jeunesse, le stambouliote voulait devenir peintre. Sa famille voyait en lui un génie. Mais il a préféré dévoiler les couleurs à travers les mots, à travers les pages. Pamuk travaille à la manière d’un peintre miniaturiste. « La miniature ne montre pas ce que les yeux voient, mais ce que l’âme voit », se plaît-il à dire mystérieusement. Pour l’auteur de La vie nouvelle, un écrivain doit dévoiler ce que personne ne peut percevoir. Dans cette perspective, les mots sont à la littérature ce que les couleurs sont à la peinture. Cette approche, si détaillée et minutieuse, éclaire les destins de ces protagonistes selon l’humeur de l’écrivain, tantôt sombre et mélancolique, tantôt lumineuse et joviale.
Aussi cinématographique soit-elle, l’œuvre du Prix Nobel n’a étrangement pas encore été adaptée au cinéma. Unique expérience à ce jour, en 1991 Pamuk avait écrit un scénario pour le réalisateur Ömer Kavur, qui aboutira au film Le visage secret. La situation pourrait bientôt changer. La figure tutélaire du cinéma turc, Nuri Bilge Ceylan (Grand Prix à Cannes en 2003 avec Uzak), qui a jusqu’ici eu l’habitude de contrôler le processus créatif de ses films de l’écriture au montage, se dit intéressé et proche de l’univers de Pamuk. On murmure çà et là que l’auteur des Climats pourrait adapter Neige… Ainsi, grâce à son Å“il incisif et au peintre caché en lui, cette personnalité très cinéphile a été invitée cette année pour juger les 22 films en compétition. C’est une tradition du festival de Cannes que d’accueillir dans son jury des maîtres de la littérature, nobélisés ou non. André Maurois était juré à deux reprises dans les années 50. On peut également citer l’écrivain nobélisé guatémalien Miguel Angel Asturias dans les années 70, le célèbre Colombien Gabriel GarcÃa Márquez en 1982, ou l’Américaine Toni Morisson en 2005
Cette année pour la 60ème édition du festival de Cannes, qui du Président Stephen Frears, des jurés Maggie Cheung, Toni Collette, Maria De Medeiros, Sarah Polley, Marco Bellocchio, Michel Piccoli, et Abderrahmane Sissako, auront pris la peine –largement récompensée- de partir à la découverte de l’univers de leur collègue avant leur séjour cannois ? Orhan Pamuk, l’enfant génie, l’enfant qui écrit, nous accompagne dans ce festival. Espérons que le palmarès saura cultiver, comme lui, une part d’irresponsabilité !
Azra Deniz Okyay