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Accueil du site > In Focus > Marcher en Musique : Liberté ? (22 mai 2008)
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Marcher en Musique : Liberté ?

 

Souvenez-vous de cette époque heureuse où écouter de la musique en marchant était encore un plaisir tout neuf. De la magie des ‘clics’ de walkmans, désuets mais inoubliables, de l’ingéniosité de cette face visible de K7 vous montrant à quel moment de la bande vous étiez. Les bracelets plastiques de couleurs, ces coupes de cheveux uniques, etc… A cette époque, le monde, à peine sorti des mouvements libertaires des années 1970, se dirigeait malheureusement vers une ère plus futile : une ère dominée par le néo-conservatisme et l’apolitisme de masse de la jeunesse. Un temps émaillé de produits commerciaux, certes plus diversifiés, mais plus triviaux.

Chose peu surprenante : faire état des tendances d’une époque à travers ses produits artistiques et culturels nous donne une très bonne idée de la réalité du moment. Le cru 2008 du festival de Cannes a accueilli dans sa sélection de nombreux films marqués par des chansons pop des années 1980.

Dans Tony Manero, un film dont le personnage se passe en boucle de manière obsessive le film La fièvre du samedi soir, nous avons le droit à d’inoubliables scènes de danse dans la pure tradition des années soixante dix. Raul veut gagner un concours télé devant primer le sosie de Manero. A part regarder La fièvre et répéter les dialogues du film de son accent anglais accidenté, il ne cesse d’écouter des tubes latinos des années 1980. Pour beaucoup, la musique produite à cette période est forcément marquée par le sceau du kitsch – non seulement en référence au sens de mauvais goût que ce mot peut communément évoquer, mais aussi à une certaine idée d’état inachevé et brut. Malgré leur pouvoir séducteur, les émotions transmises par ces musiques au spectateur sont comme fausses et trompeuses…

Dans l’une des séquences du documentaire animé Valse avec Bashir, des soldats israéliens écoutent des hits pops des années quatre-vingt. Dans le cas de ce film, l’histoire elle-même se passe à cette époque là, en plein conflit entre Israël et le Liban. N’ayant pour la plupart pas la moindre idée de la raison de leur implication dans la guerre au Liban, ces soldats se divertissent en écoutant ces chansons, dansant et agitant leurs armes. La structure des ces chansons pop des années quatre-vingt était quelque part similaire à l’inconscience de ces soldats, mus par des sentiments futiles et éphémères, se préoccupant peu de l’état du monde… Ces chansons demandent peu d’efforts à l’auditeur. ‘Consommez vite et demandez-en toujours plus’, tel pourrait être leur slogan commercial. A l’inverse, voici ce que met en lumière La valse avec Bashir : la guerre a besoin d’être questionnée. Ces soldats – enfants des années 1980 – n’en ont pas encore conscience.

Dans Snow, film bosniaque, l’un des personnages féminins, vendeuse de conserves faites maison, écoute aux côtés d’un camionneur la chanson italienne Libertà (1988) alors qu’ils discutent ensemble des personnes tuées pendant la guerre. Cette chanson évoque l’importance de l’unité : ‘Liberté, tu fais pleurer tant de gens, mais sans toi, la solitude règne’. Ici, le sens implicite de la musique utilisée est différent – premièrement, car la lutte pour la liberté est intemporelle, et deuxièmement, parce qu’il révèle que cette nouvelle décennie n’a pas apporté plus de liberté qu’auparavant.

C’est crucial de noter comment les années ’80 ont engendré une génération qui exprimait ses idées non plus avec des mots mais avec des couleurs, des accessoirés tape-à-l’oeil, et kitsch. Cependant, malgré cette tendance dominante, ces années connurent aussi leurs mouvements de jeunes impliqués dans la lutte pour plus de droits. A cette époque où MTV est né (1981) et la culture américaine pop est montée en puissance avec pour toile de fond politique la chute du mur de Berlin (1989), il semble que le monde est accouché d’une nouvelle jeunesse, de moins en moins politisée. Les Smurfs, Voltron, Karaté Kid, les VHS, Terminator, Elm Street, Ronald Reagan, Retour vers le futur, Madonna… Cet éclectisme en matière de produits culturels signifiait-il plus de libertés, ou n’était-ce qu’un mirage multicolore où les goûts et les règles étaient décidés d’avance ?

Esra Demirkiran

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