
Il pourrait s’agir d’un décompte anodin. Quatre mois, trois semaines et deux jours. Sauf que le titre du film de Cristian Mungiu recèle en vérité un compte-à -rebours implacable. 4, 3, 2 : un arrêt de mort annoncé. A ce stade d’une grossesse, l’avortement, forcément clandestin, est totalement traumatisant. Tel est le point de départ de 4 mois, 3 semaines et 2 jours. Gabita, jeune étudiante vivant en dortoirs, se prépare à avorter illégalement derrière les murs d’une chambre d’hôtel du centre ville. Des préparatifs matinaux jusqu’au cÅ“ur de la nuit, sa camarade de chambre, Otilia, l’accompagnera dans cette épreuve irréversible, qui la marquera elle-aussi au plus profond de sa chair. Humiliées et violées suite au chantage que leur impose le ‘faiseur d’anges’ grassement payé pour une opération des plus rudimentaires, les deux jeunes femmes doivent ensuite faire disparaître ce corps étranger, « expulsé » à même le carrelage de la salle de bain.
Insoutenable, l’errance frénétique et solitaire d’Otilia, l’entraîne à travers le dédale des ruelles boueuses d’une ville plongée dans l’encre d’une nuit sans fin, troublée d’aboiements et de bruits de pas inconnus. Quasi traquée, elle finira sa course aveugle en haut d’une cage d’escalier sordide, face au battant d’un étroit vide-ordure. Le geste est terrible. Retour sous les néons grésillant de l’hôtel. Au rez-de-chaussée, les airs populaires d’un mariage finissant résonnent. Entre les deux amies, une seule question subsiste : a-t-elle pu l’enterrer ou non ? L’interrogation était un murmure, la réponse sera un dernier pacte scellé entre elles deux. Ne plus en parler. Oublier, déjà . Tenter d’oublier. Enfanter un nouveau secret.
Chronique urbaine et sociale captant sans concession une réalité âpre, 4 mois, 3 semaines et 2 jours révèle une forme de cinéma de l’urgence refusant tout pathos et temps morts. On pense aux frères Dardenne. En imposant ici un style très brut, Cristian Mungiu se démarque du tragi-comique, trait commun du jeune cinéma roumain. Indirectement, il partage pourtant avec ses compatriotes cet attrait pour la mise en récit de leur récent passé communiste.
Si le thème de l’avortement n’a rien de spécifiquement roumain, il soulève en creux le passé d’un pays traumatisé par le régime de CeauÅŸescu. L’un des premiers textes de loi à avoir été abrogé à la chute du régime fut le « décret 770 », promulgué en 1966 et interdisant tout avortement aux femmes de moins de quarante ans n’ayant pas encore conçu au moins quatre enfants. Nombreuses furent les conséquences négatives de cette politique nataliste : développement de l’avortement illégal, hausse considérable du taux de mortalité maternelle, etc. Le second long métrage de Cristian Mungiu nous rappelle que les séquelles laissées par ce qui fut appelé sous CeauÅŸescu « l’âge d’or de la Roumanie », n’ont pas fini de cicatriser.
Emilie Padellec